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La Poésie de Chen Li

 

Les Confins de L'ile &

 

Cartes Postales pour Messiaen
 

 

Traduit du chinois par Marie Laureillard
 

Né en 1954 à Hualien sur la côte est de Taiwan, Chen Li, poète historien-géographe, funambule et magicien, toujours
en quête d'images et de styles nouveaux, jouant non sans humour des spécificités de la langue et de l'écriture chinoises,
rend inlassablement hommage à sa ville natale aux « Vagues Tourbillonnantes », cette « ville alanguie » où il a toujours vécu,
située aux « confins de l'île ». Cherchant un équilibre entre rêve et réalité, entre allégresse et amertume face au monde,
il explore les différents visages de Taiwan en puisant aussi bien dans le quotidien que dans le passé
aborigène, portugais, hollandais, chinois ou japonais de cette île du Pacifique à la culture multiple et métissée.
Épris d'art et de musique, il a fait siens les propos du compositeur japonais Tōru Takemisu,
qui s’appliquent tout aussi bien à son œuvre de poète : « La musique, dans son essence,
semble inséparable de la tristesse. C’est la tristesse de l’existence. Plus vous êtes rempli de la joie
de la création musicale, plus profonde est la tristesse. » 

 ——Marie Laureillard


 


 

La Poésie de Chen Li

 

MON CHINOIS TAIWANAIS

 

Ma maîtresse        L’amant de la femme du magicien        Empreintes de pas dans la neige


Berceuse animalière        Dans une ville affolée par un séisme continu        La lointaine montagne       

 

Cartes postales pour Messiaen        Voyage en famille        Fleuve d'ombres        Photo-souvenir

 

Les bords de l’île        Microcosme        Chant d'automne        Symphonie belliqueuse        La musique des meubles

 

Voyage éclair dans une machine à grande vitesse        La nappe du petit déjeuner d'un entomologiste solitaire

 

Folie de papillons        La langue        Cavalier léger        Blanc

 *Marie Laureillard La poésie visuelle taiwanaise : un retour réflexif sur l’écriture 
 

 


MON CHINOIS TAIWANAIS

     Chen Li, né en 1954, est un des poètes taiwanais les plus représentatifs de sa génération. Influencé d'abord par les modernes, il s'intéresse des la fin des années quatre-vingt à des thèmes plus politiques et sociaux, notamment à l'identité de Taiwan et des sa population aborigène. Sa conscience d'une originalité taiwanaise dans la culture chinoise et du rôle de la langue dans sa propre identité avec cette culture se reflète dans ce texte écrit pour Missives.
        Le terme « chinois » du titre signifie la langue chinoise, plutôt écrite, le mandarin étant la langue officielle (basée sur le dialecte de Pékin, appelée « langue nationale » à Taiwan et « langue commune » en Chine).
        Parmi les minorités ethniques mentionnées, les Hakka viennent de Chine (leur langue, le hakka, constitue, avec le minnan, le dialecte taiwanais), les Amis et les Atayal sont des aborigènes qui ont leurs propres langues.

*


    
 J'aurais aussi bien pu intituler ce texte « Mon mandarin taiwanais » car le chinois mandarin est la langue officielle de Taiwan depuis 1945.


     Je suis né dans la Taiwan d'après la Seconde Guerre mondiale et j'ai été élevé dans la petite ville de Hualian sur la côte est de l'île. Mes parents ont grandi dans la Taiwan de l'occupation japonaise (1895-1945). Cela fait qu'enfant et adolescent, j'ai parlé le mandarin (pékinois) à l'école et le taiwanais (dialecte minnan) à la maison avec les miens, tandis qu'entre eux mes parents parlaient fréquemment japonais. Comme ma mère est hakka, j'ai souvent pu l'entendre converser en dialecte hakka avec des parents habitant dans le voisinage.


     Après des études universitaires à Taipei je suis revenu dans ma ville natale pour être professeur d'anglais dans un lycée. Parmi les quarante élèves d'une classe, deux ou trois appartiennent à la population originale de l'île, Amis ou Atayal pour la plupart, et parlent mandarin au lycée comme les autres élèves.


    Je pense cependant que le pékinois qui a cours dans la population de Taiwan depuis quelques décennies doit être assez différent de celui des Chinois du continent. Cette différence se manifeste bien entendu dans le vocabulaire, l'accent, la prononciation et la forme des idéogrammes mais aussi dans les « modalités » de la langue. J'ai l'impression qu'il y a dans le chinois (pékinois) de Taiwan une vitalité qui le distingue de celui du continent.

 

    Premièrement, alors que la Chine a fait table rase de son passé, a déclenché une « révolution culturelle » et propagé une forme simplifiée des caractères chinois, Taiwan, gouvernée depuis la guerre par le Parti nationaliste Guomindang, s'est efforcée de mettre en œuvre un « mouvement de renaissance de la culture chinoise », a continué à utiliser les formes complexes des caractères et a érigé en disciplines scolaires l'histoire et la littérature classiques. Il en est résulté chez les habitants, donc les écrivains, une perception plus subtile de la « beauté du chinois » que chez ceux d'en face. Par ailleurs, les conditions de vie dans la société capitaliste de Taiwan, plus libre et ouverte qu'en Chine, ont permis au chinois taiwanais d'assimiler tout naturellement des éléments des langues (en particulier des dialectes de Taiwan, du japonais et de l'anglais) et des modes d'existence très divers de l'île. Cela a donné un langage plus souple et dynamique, plus riche et varié.

     

    En tant qu'écrivain, et en particulier poète, de langue chinoise, j'ai le sentiment que le chinois, avec ses pictogrammes, ses monosyllabes, ses nombreux homonymes, ses caractères à sens multiples, ou combinant son et sens, a une saveur dont beaucoup d'autres langues sont depourvues. Un poème chinois écrit en caractères complexes risque sans doute de perdre une partie de cette saveur si on le transcrit en caractères simplifiés. Ainsi, me semble-t-il, dans toute prose ou poème que j'écris ici, à Taiwan, il y a sans conteste une saveur qu'on ne trouve pas dans d'autres langues ou dans le chinois d'autres régions. À en juger par ce que la poésie moderne de Taiwan a produit au cours des dernières décennies, la langue chinoise a constamment évolué pour créer une sensibilité, une saveur et une vie neuves.

 

    J'ai écrit un poème intitule « Symphonie belliqueuse » ; il est très long mais n'est composé que de quatre caractères différents qui se répètent (on peut aussi dire qu'il n'y en a qu'un seul et trois variantes) : le caractère principal, bing, un élèment supérieur sur un trait horizontal soutenu par deux traits obliques, signifie « soldat ». Deux autres, ping et pang, chacun un seul trait oblique, sont des onomatopées qui claquent à les entendre comme un coup de fusil ; à les voir ils font penser à un soldat qui a perdu une jambe ; ils se combinent pour former le mot « ping-pong ». Le quatrième, qiu, qui n'a pas de traits obliques, désigne un tertre et fait allusion à une tombe. J'imagine que ce poème est difficilement traduisible dans une langue étrangère.

 

    Un autre de mes poèmes, « La nappe de petit déjeuner d'un entomologiste solitaire », combine tous les caractères d'un ordinateur, et eux seuls, comportant le radical « insecte » (). Imprimé en caractères simplifiés ce poème serait sans doute grandement défiguré et dénaturé.

 

    Dans mon chinois taiwanais il y a la Chine et il y a Taiwan, il y a du classique et du contemporain, à l'image de Taiwan, ce pays insulaire qui par sa géographie et son historie a constamment absorbé et assimilé tous les apports venus de partout.

 

                                                          traduit par Martine Valette-HemeryMisssives : Numéro Spécial 2003

 


                         

Martine Valette-Hemery & Chen Li   
  (Salon du livre de Paris, 2004 
 

 


  Ma maîtresse

  情婦  

   Ma maîtresse est une guitare aux cordes relâchées
   au corps lisse, caché dans son étui
   préservé des rayons de lune
 
   Parfois je l’en retire,
   l’enlace, doucement
   caresse sa nuque froide
   enroulant les cordes de la main gauche, les effleurant de la droite
   je l’accorde de mon mieux
   Alors elle se tend en un véritable
   instrument à six cordes, déployant intensément
   son éclatante beauté
 
   Je commence à jouer, mais
   soudain
   les cordes     cassent
 

   1974   traduit par Marie Laureillard


 

 

 

  L’amant de la femme du magicien 

  魔術師夫人的情人

   Comment vous expliquer cette scène de petit déjeuner ?
   Le jus d’orange tombe d’arbres fruitiers pour ruisseler dans les coupes
   Les sandwiches sont deux coqs métamorphosés
   Le soleil perce toujours à l’autre extrémité de la coquille d’œuf, malgré
   
    l’intense parfum lunaire
   Tables et chaises viennent d’être sciées dans la forêt voisine
   Tu peux même entendre crier les feuilles
   Peut-être des noix se cachent-elles sous le tapis, qui sait ?
   Seul le lit est stable
   mais elle est si éprise des fugues de Bach, la femme du magicien dont
   
    l’inconstance
   est due à l’incrédulité des gens. Tu ferais mieux de fuir comme elle toute
   
    la nuit
   (il semble que je sois celui qui mort de fatigue soupire après elle)
   Je crains qu’à son réveil elle ne joue de l’orgue, boive du café, pratique sa
   
    gymnastique rythmique
   Hélas, qui sait si le café bout dans le chapeau ?
   Peut-être est-ce mon tour de jouer au perroquet loquace qui aime faire étalage de sa poésie

   1976   traduit par Marie Laureillard

 

 

 


 

  Empreintes de pas dans la neige

  雪上足印

   Le froid incite à dormir,
   à dormir
   profondément, à aimer
   les sensations douces comme le cygne
   là où la neige s’amollit s’inscrit une ligne hâtivement griffonnée
   à l’encre
   blanche, toute blanche
  une ligne qu’il a hâtivement tracée
   à cause de son humeur et du froid
   neige toute blanche

   1976   traduit par Marie Laureillard

 

 

 

 

 

  Berceuse animalière

  動物搖籃曲

   Laissons le temps se figer comme les taches du léopard
   Un oiseau las glisse au-dessus de l’eau en versant doucement ses
   larmes comme une flèche décochée sur le point d’atterrir
   C’est un jardin, un jardin sans musique, l’éléphant
   gris passe devant toi d’un pas lourd et te demande
   de veiller sur le nid d’abeilles, le nid d’abeilles sans abeilles
 
   Je chasserai la rosée pour la nuit, pour l’herbe nue quand les étoiles
   se lèveront dans le ciel, plus hautes que la girafe à la porte
   Laissons les femmes allaitant abandonner leurs enfants comme un
   chat finit par détendre son dos arqué, sans plus
   insister abstraitement sur la couleur de l’amour, la hauteur des rêves car
   c’est un jardin, un jardin sans musique
 
   Quand l’âne engourdi parade, n’imitez pas son ronflement
   Laissons le temps s’arrêter de respirer comme un ours faisant le mort se
   
    couche en silence
   Des fleurs d’un blanc neigeux s’abattent sur ses cils, des papillons
   Je polirai la plaque de rue pour l’étable, pour les hirondelles sans auvent
   quand l’éléphant gris passera devant toi d’un pas lourd et te demandera
   de colmater les fissures de la colonne, la colonne dénuée de tristesse
 

   C’est un jardin, un jardin sans musique, aigles tournoyants,
   ne chassez plus, chiens de chasse, ne courez plus, comme le front d’un
   
    ange
   il est assez vaste pour contenir cinquante châteaux et sept cents attelages
   Laissons les enfants loin de leurs mères retourner à elles
   comme un mythe, une religion longtemps oubliés sont à nouveau découverts, embrassés
   Je chanterai, je prierai pour les arbres fruitiers, les arbres fruitiers dépouillés de leurs fruits
 
   Laissons le temps se figer comme les taches du léopard
   Des fleurs d’un blanc neigeux s’abattent sur ses cils, des papillons
   Ne perturbez pas le courroux des lions dormant d’un profond sommeil
   C’est un jardin, un jardin sans musique, l’éléphant
   gris passe devant toi d’un pas lourd et vous demande
   à toi, à la boue de vite dissimuler l’empreinte de ses pas
 

   1977  
traduit par M
arie Laureillard

 

 

 

 

 

Dans une ville affolée par un séisme continu

 

Dans une ville affolée par un séisme continu j'ai entendu

mille méchants loups dire à leur progéniture

« maman, j'ai mal agi. »

J'ai entendu des juges sangloter

des prêtres se repentir, j'ai entendu

des menottes s'envoler des journaux, des tableaux noirs tomber dans des 

                                                                       fosses d'aisance, j'ai entendu

des gens de letters poser leur bêche, des paysans enlever leurs lunettes

de gras commerçants quitter un à un leurs vêtements d'emplâtres crémeux

 

dans une ville affolée par un séisme continu

j'ai vu de vieilles maquerelles agenouillées restituer leurs vagins à leurs filles

 

1978   traduit par Martine Valette-Hemery

         ( Le Ciel en fuite: Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

 

 

 

La lointaine montagne

 

La lointaine montagne est de plus en plus lointaine

Déjà, ce matin d'enfance
quand chaque jour un idéal nouveau naissait
elle s'élevait comme un chant matinal sur le porte-drapeau du cœur

se dressait même sur l'estrade d'un stand, comme un badge sur la poitrine
un paravent de rêve, une tirelire de larmes

 
la lointaine montagne grandit avec toi et te regarde vieillir

 
entre le vent de l'après-midi et les antennes
entre le crépuscule de l'humanité et la fange
derrière les maisons, les voitures, les cordes, les couteaux, derrière ces

cubes réguliers et irréguliers de jeux qui n'en sont pas
la lointaine montagne parle à la lointaine montagne

 
te parle d'un silence dont on ne peut rien dire
quand tu es amoureux, la montagne lointaine
se rapproche à nouveau dans la nuit.

 

1988   traduit par Camille LoivierNeige d'août N°12 : Printemps 2005

Camille Loivier & Chen Li               

 

 

Cartes postales pour Messiaen

 

      1

Nous sommes tous suspendus


larmes
étoiles
arc-en-ciel
oiseaux


Au-dessus de l'abîme du temps
chante
chante

 
un jardin de mélancolie dans les airs

 

      2
Nous courons sur un globe terrestre
j'habite l'ancienne Asie
vous habitez la lointaine Europe
quelqu'un retourne la planète
nous perdons pied, tombons ensemble

dans l'océan de mélancolie

 

      3
L'océan douloureux mais limpide


respire
respire
respire


aime


      4

Telle une vague remplie de force et de lumière

 

se lève
se couche
 

tel un tunnel secret se renouvelant sans cesse

 

depuis le ravin jusqu'aux étoiles
du rêve jusqu'au rêve
 

      5
Les oiseaux volent dans un jardin pentagonal
la musique afflue à l'intérieur de la maison

 
l'ouest
l'est

s'accordent
se désaccordent

 
selon quoi.

 

1990   traduit par Camille LoivierNeige d'août N°12 : Printemps 2005

 

 

 

 

Voyage en famille

 

C'est naturellement un livre
un lexique à l'ordre aberrant mais conforme à la vérité

imprimé sur des planches en quadrichromie, sur des reconnaissances de

                                                                                                              dettes

sur des mandats d'arrêt, sur des certificats de mariage

 

cette page est mon père capturé sur ordre du temps
parce que sa mère était un crabe, toujours dans l'eau ou sur le sable

ses frères cadets eurent des noms aquatiques
l'époux de sa mère arriva en traîneau du haut d'une montagne, avec

la verdeur de la montagne et l'ardeur du feu : il l'opprimait, la battait, la

                                                                                                    rudoyait

l'obligeait dans ses nuits d'ivresse à laver ses blessures avec ses enfants 

                                                                                                  dans les bras

mais il détestait le feu, le même que son père, de son nom, comme il

                                                                                                  détestait

la pneumonie et les ulcères

qui de ses jeunes frères jumeaux firent un mort avant l'âge et un infirme

 

cette page est l'histoire des maladies honteuses de la famille

une grand-tante paternelle stérile, un grand-père maternel parti sans

                                                                                                 adresse

mon oncle maternel qui ne sut qu'après vingt ans de cohabitation que son

                                                               père était mon grand-père paternal

ma tante et cousine mariée à mon quatrième oncle, mère de trois débiles

                                                                                                        mentaux

mon grand-père géniteur prolifique mais éducateur défaillant…

 

cette page est la liste des caractères difficiles ou au rebut

un oncle noyé, un autre reclus volontaire
une tante séduite et enlevée dans sa jeunesse, nonne et tondue dans sa

                                                                                                        vieillese

 

cette page est la liste des transcriptions phonétiques

« du », étudier : mon père qui a fait quelques années d'études

« du », faute professionnelle : puis commis des malversations au travail

« du », jeux d'argent : mon père, joueur invétéré la moitié de sa vie

« du », drogue : consommateur et revendeur de drogue

 

ils voyagent dans mes bagages
la casse renversée plus d'une fois, les caractères s'alignent à nouveau

deviennent mes frères, deviennent moi-même

les blancs sont les larmes des mères

amour, chagrin, étreintes silencieuses
impatience enflammée des étreintes
retour houleux des étreintes
sur les grèves du temps on lit et relit
le livre de la mer aux pages qui s'effacent à mesure qu'on les tourne

 

1990   traduit par Martine Valette-Hemery

         ( Le Ciel en fuite: Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

 

 

 

Fleuve d'ombres

 

Chaque jour coule de nos tasses de thé
un fleuve d'ombres
les endroits marqués par l'empreinte de nos lèvres
sont les deux rives
d'un fleuve évanescent
l'arôme du thé emplit la chambre et invite au sommeil

peut-être est-ce le temps que nous buvons
peut-être nous-mêmes
peut-être nos parents tombés au fond des tasses

nous pêchons dans le fond bourbeux des tasses
des paysages de l'an dernier
une montagne couverte de jasmin
pétales pêle-mêle éclos et tombés
nous voyons le fleuve refroidi se remettre à bouillir
dissoudre dans sa chaleur l'obscurité qui tombe peu à peu sur lui


puis, assis devant les tasses qui s'allument comme des lampions

nous buvons notre thé, assis
sur la rive haute comme un rêve
nous attendons que le thé devienne fleuve
attendons que les arbres portent fleurs et fruits
jusqu'au moment de nous réincarner, comme nos parents

en un fruit
en un camélia
et nous retirer dans un fleuve d'ombres

 

1992   traduit par Martine Valette-Hemery

         ( Le Ciel en fuite: Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

 

 

 

Photo-souvenir

 Mémorial de l’ère Showa   昭和紀念館


 

   En l’an dix de l'ère Showa
   six pompiers en grand uniforme, debout ou assis
   répartis mécaniquement et symétriquement entre deux
   voitures étincelantes au centre de l'objectif
   Derrière, un poteau télégraphique en bois et un aréquier
   au-delà un mémorial gardé par un fier lion de bronze
   Un nuage est passé, pour se poser en dehors de la photo
   sur le proche kiosque du parc de la Colline de granit

   Il doit y avoir un écriteau, « Corps des pompiers du port de Hualien »
   qui remplace « Association de l'ethnie Ami » inscrit à l'origine.
   La troisième année Showa ils avaient joyeusement apporté les mortiers et

   
    pilons
   utilisés par leurs ancêtres, buvant, chantant,
   pour inaugurer ce mémorial construit avec leur force et leur argent
   mais, comme les bateaux entrant et sortant effacent le sang et la sueur des
   
    bâtisseurs

   du port répandus sur l'eau, les voitures de pompiers importées du Japon
   ont vite lavé le sol du lait des aréquiers

   Nul ne sait pourquoi ce bâtiment a été rebaptisé
   Mémorial de l'ère Showa, et nul ne le sait, un jour
   le lion de bronze a pu devenir morceau des canons
   qui tirèrent sur les avions des alliés assaillants
   Six pompiers au visage grave, à une  radieuse époque de paix
   devant le mémorial faisant un temps office
   de Monument aux pompiers, chacun à sa place, posent devant l’objectif
   en jetant vers nous, vers le futur un regard singulier
 
   Si un incendie se déclarait soudain dans la rue, ils se hâteraient
   sans doute de sortir de la photo, déployant la lance d’arrosage dans toute

   
    la rue du port

   pour un débat volubile avec les flammes
   Les voitures de pompiers fabriquées au Japon n'ont pas fixé la langue de

   
    l’extinction du feu
   Elles parlent japonais, taiwanais

   ami, atayal, hakka
   mais l'histoire muette ne comprend qu'une voix :
   la voix des vainqueurs, des gouvernants, des puissants

   Aussi n'a-t-on pas pensé que ce bâtiment pouvait devenir
   un quartier général de la Défense parlant chinois
   un mémorial arborant le drapeau chinois des héros de l'armée nationale :
   héros parce qu'ils ont, comme on éteint un feu, effacé
   la voix, les noms, les souvenirs des faibles
   le Mémorial de l'ère Showa. J'entends non loin d'ici la sirène
   des pompiers, mon élève d'ethnie Ami, un gros chou dans les bras,
   arrive de la Colline de granit. Il me dit en chinois mandarin :

   « Maître, le chou est pour vous. Je vais voir où est l'incendie. »
 

   Note de l’auteur : Au printemps 1992, en éditant Le numéro spécial de photographies-souvenirs de trois cents ans d’ouverture au commerce de Hualien pour le centre culturel de Hualien, j’ai eu l’occasion de retrouver sur des photographies de la période d’occupation japonaise l’ancien visage de ma ville natale. Ces photos d’autrefois m’ont profondément marqué. Sur l’une d’elles on reconnaît le Mémorial de l’ère Showa situé sur la Colline de granit, qui fut édifié en l’an trois de l’ère Showa (1935) grâce à des fonds de l’ethnie Ami. A l’origine il s’agissait de l’Association de l’ethnie Ami commémorant la mise en valeur de Hualien par les Ami, où étaient exposés certains de leurs objets et où ils pouvaient être hébergés, ce durant deux années seulement. Par la suite, il fut transformé en Mémorial de l’ère Showa, servit un temps de Mémorial des pompiers, devint après le du retour de Taiwan à la Chine en 1945 quartier général de la Défense, puis en 1978 Mémorial aux héros de l’armée nationale. J’ai enseigné dans un lycée situé dans les environs.

1993     traduit par Marie Laureillard
 

*Chen Li est également sensible aux problèmes identitaires, tant des aborigènes que des Chinois taiwanais,  en raison de la colonisation japonaise puis de la culture continentale réintroduite en 1949. Ce commentaire d'une photo ancienne date de 1992.

 

 

 

 

Les bords de l’île


Sur une carte du monde au quarante millionième

notre île est un bouton jaune mal dégrossi

pendillant sur un uniforme bleu
mon existence est un fil plus ténu qu'une toile d'araignée

transparent, qui par ma fenêtre ouverte sur la mer

relie d'une couture serrée la mer et l'île


au bord des années solitaires, hiatus
du passage de l'an passé à l'an nouveau
les pensées sont un livre-miroir qui fige dans son froid

les ondes du temps
feuillette-le et tu verras page après page

le passé indistinct briller par éclairs dans les miroirs


un autre bouton secret
comme un magnétophone dissimulé sur ta poitrine

enregistre et émet simultanément
tes souvenirs et ceux de l'humanité :
amour et haine, rêve et réalité
joie et peine, mêlés sur la même piste


ce que tu entends à présent
c'est la voix du monde, des cœurs qui battent

le tien, ceux de tous les morts et de tous les vivants

si tu les appelles de toute la force de ton cœur

tous les morts et tous les vivants te parleront

intelligiblement


sur les bords de l'île, à la frontière
du sommeil et du réveil
mon existence, comme une aiguille tenue par ma main

traverse le bouton jaune arrondi et poli
par les mains du peuple de l'île, transperce de toute sa force

le cœur de la terre sous l'uniforme bleu

 1993   traduit par Martine Valette-Hemery

         ( Le Ciel en fuite: Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

 

 

  

Microcosme
Cent haïkus modernes (sélection)

小宇宙


1

Il nettoie sa télécommande
avec les rayons de lune
qui filtrent entre deux immeubles
 
6
Glissando vif et descendant :
quelqu’un a posé une échelle
à la fenêtre de mon enfance

   14
   Je t’attends, je me languis de toi :
   un dé dans le bol vide de la nuit
   tente de révéler sa septième face 

   16
   Quelqu’un dans le vent d’automne —
   je veux dire que quelqu’un dans le vent d’automne a dit
   qu’il y avait quelqu’un dans le vent d’automne 

   18
   Grand événement en ce morne
   jour d’hiver : du cérumen
   a coulé sur le bureau

   21
   Les larmes sont comme des perles, non, les larmes sont comme
   des pièces d’argent, non, les larmes sont comme
   des boutons détachés à recoudre
 
   26
   Dans la tasse je bois le thé que tu m’as versé
   dans la tasse je bois la froidure printanière qui s’écoule
   entre tes doigts
 
   29
   Défilé en l’honneur de la mort :
   chaussures de marche chaussures de travail chaussures
   de sommeil chaussures de danse…
 
   33
   Entre les pages du dictionnaire, un insecte écrasé :
   je les feuillette au soleil, il devient
   mot nouveau
 
   35
   Ce qui unit les cimes isolées
   c’est la solitude, ainsi que
   les regards des oiseaux noirs ou blancs 

   38
   Dans la nuit glacée comme le fer
   la percussion de deux corps
   qui s’entrechoquent pour produire du feu 

   46
   Prisonniers du silence : avec des paroles nous brisons
   le mur transparent, contraints
   d’emporter sous le bras chaque plage de silence
 
   55
   Colle le timbre ici :
   Ce que j’aimerais coller, c’est une part de ton gâteau
   préféré, ou bien des lèvres
 
   58
   En ouvrant la cage de l’affliction :
   la vacuité s’en échappe
   le vide s’y engouffre

   62
   « Qui, de l’herbe et de la rouille, court le plus vite ? »
   m’a-t-on demandé
   après une averse de printemps, près d’une voie ferrée à l’abandon

   63
   Après avoir sans cesse battu les records du monde
   notre lanceur de poids solitaire, d’un seul coup
   lance au loin sa propre tête
 
   66
   La blancheur d’une peau transforme un grain de beauté
   en une île : je songe
   à la mer immense miroitante sous tes habits
 
   73
   Dans un train express je feuillette
   « A la recherche du temps perdu » : à la fenêtre
   une vaste étendue de mer muette
 
   76
   Des sandales au fil des saisons : vois-tu
   les vers libres que tracent mes deux pieds en marchant
   sur le tableau noir, la poussière ?
 
   78
   Ils aplatissent les rêves
   comme une carte de crédit : en attendant l’inextricable
   nuit, allons retirer de l’argent escortés de fourmis

   86
   Je suis un homme
   je suis, dans le sombre univers
   un briquet jetable
 
   87
   Une grenade, sous la pluie
   mouillée, verte
   semble avoir son mot à dire
 
   90
   L’amour ardent a causé de joyeuses meurtrissures :
   j’ai transpiré cinq briques de jus de pamplemousse
   tu as vingt-et-un cheveux cassés

   91
   J’aime le cabas que tu as laissé :
   j’y glisse un nouveau haïku, un gâteau au citron
   un paysage de montagne après la pluie
 
   97
   Histoire de mariage : une armoire de solitude plus
   une armoire de solitude égalent
   une armoire de solitude
 
 
   1993  
traduit par M
arie Laureillard

 

 

 

 

 

  Chant d'automne


Lorsque le dieu bien-aimé, par une mort subite
sonde notre fidélité au monde
assis sur une balançoire formée par la jonction de l'été et de l'automne
nous tentons de nous élancer au-delà du mur penché de l'expérience
pour emprunter une épingle au vent qui arrive de front


mais si soudain nos mains étroitement serrées
se relâchent dans le crépuscule
force nous est d'étreindre le corps de la plaine dans sa course
pour proclamer à voix haute au lointain infini
nos couleurs, nos odeurs, nos formes

 
tels un arbre dont la signature est une existence abstraite
nous nous dépouillons de nos vêtements feuille après feuille
nous dépouillons de notre surpoids de joies, de désirs, de pensées

pour devenir un cerf-volant tout simple
épinglé sur la poitrine de l'être aimé

 
une simple mais belle broche-insecte
virevolte dans les rêves de l'obscurité
grimpe dans le souvenir vidé des larmes et des confidences

jusqu'à ce qu'une fois encore nous découvrions que la lumière de l'amour

et la lumière de la solitude sont tout aussi ténues et que les jours si longs


ne sont que les frères jumeaux des si longues nuits


alors c'est de meilleur gré que nous restons assis sur la balançoire
formée des extrémités entrelacées de l'été et de l'automne, de meilleur gré
que nous réparons le mur effondré des sentiments
lorsque le dieu bien-aimé, par une mort subite
sonde notre fidélité au monde


1993   traduit par Martine Valette-Hemery

         ( Le Ciel en fuite: Anthologie de la nouvelle poésie chinoise

 

 

 

Symphonie belliqueuse


                                                          ↑animation de la poésie



 

 1995    Misssives : Numéro Spécial 2003

Note de la traductrice :
Le caractère
(bing) signifie « soldat », tandis que les caractères (ping) et (pang),
qui peuvent rappeler l’aspect de soldats unijambistes, sont deux onomatopées évoquant
un bruit de collision ou de coups de feu. Le caractère
(qiu) signifie « colline » ou
 « tumulus », à l’image d’une tombe.

 

 

 

 

 

La musique des meubles

 

Je lis sur une chaise
J'écris sur un bureau
Je dors sur le plancher
Je rêve à côté de l'armoire
 
Je bois de l'eau au printemps
(La tasse est dans le placard de la cuisine)
Je bois de l'eau en été
(La tasse est dans le placard de la cuisine)
Je bois de l'eau en automne
(La tasse est dans le placard de la cuisine)
Je bois de l'eau en hiver
(La tasse est dans le placard de la cuisine)
 
Je lis fenêtre ouverte
J'écris lampe allumée
Je dors rideaux tirés
Je m’éveille dans la chambre
 
Dans la chambre sont les chaises
et les rêves de chaises
Dans la chambre sont le bureau
et les rêves du bureau
Dans la chambre sont le plancher
et les rêves du plancher
Dans la chambre sont l'armoire
et les rêves de l'armoire
 
Dans les chansons que j'ai entendues
Dans les mots que j'ai proférés
Dans l'eau que j'ai bue
Dans le silence que j’ai laissé 
 

1995    traduit par Marie Laureillard

 

 

 

 

Voyage éclair dans une machine à grande vitesse

 

Ayant
traversé
le crissement
des cigales
de
l'été
 

nous
venons
de
rencontrer
la
mer

 

 

la
vague
du
liquidambar

 

 

neige

 

 

 

nuit

noire
 

 1997   traduit par Camille LoivierNeige d'août N°12 : Printemps 2005

                                  

 

 

 

La nappe du petit déjeuner d’un entomologiste solitaire   

 

2000    Misssives : Numéro Spécial 2003

 

 

 

  Folie de papillons

  迷蝶記 

   Elle est venue à moi
   tel un papillon. Sans hésiter
   elle s’est assise sur la première chaise devant le pupitre
   une barrette colorée
   dans les cheveux, papillon sur papillon
 
   Depuis vingt ans, dans ce lycée
   en bord de mer, combien de papillons
   ai-je vus à l’apparence d’êtres humains ou de papillons
   porteurs de jeunesse, de rêves
   virevoleter dans ma salle de classe?
 
   Oh, Lolita 
 
   Un jour d’automne avant midi, le soleil
   si chaud, une piéride d’un jaune étincelant
   entrée par la fenêtre a tournoyé entre
   elle, âgée de treize ans, penchée sur son devoir
   et le professeur distrait

   Soudain elle s’est levée, pour échapper à cette
   chatoyante, vibrante image
   colorée, papillon terrifié par
   d’autres papillons: elle affolée,
   moi troublé par sa beauté 

   2001   traduit par Marie Laureillard

 

 

 

 

 

  La langue

  舌頭

    J’ai laissé un morceau de ma langue dans sa boîte à crayons. Ainsi, à chaque fois qu’elle l’ouvre pour écrire une lettre à un nouvel amant, elle entend mes marmonnements, comme une ligne de mots griffonnés entre les virgules, dans le crissement de son crayon fraîchement taillé. Puis elle s’arrête sans savoir que c’est ma voix. Elle pense que, muet depuis notre dernière rencontre, j’ai toujours gardé le silence. Elle écrit une nouvelle ligne, jugeant que le caractère (« amour »), composé de si nombreux traits, a été négligemment tracé. Elle saisit ma langue au passage en la prenant pour une gomme. Frottée énergiquement sur le papier, il en tombe une énorme goutte de sang qui masque le caractère « amour ».

   2002   traduit par Marie Laureillard

 

 

 

 

 

  Cavalier léger

   輕騎士

   Soudain je comprends qu’en réalité ce monde est une petite station de location de motocyclettes gérée et administrée en partenariat par la cohore des dieux. Chacun de nous est une moto légère qui n’occupe guère d’espace ni de temps malgré le poids de nos bagages. Nos âmes surmontent nos corps, sillonnent avec légèreté creux et saillies, monts et vaux, hauts immeubles, champs en contrebas, organes sexuels, jours et nuits. Comme un voile de gaze frôlant l’épiderme, une brise caressant la surface de l’eau, nous infligeons au monde entre nos jambes un trouble « unique » botanique, zoologique, minéral, animalier, spirituel, charnel, religieux, philosophique, sérieux, distrayant, commercial, académique, structurel, tactique, théorique, clinique. Bonjour, cher climat, je porterai ta bénédiction et tes lourdes chaînes. Bonjour, chers maîtres, je porterai vos enseignements et remords profonds. Bonjour, chères grand-mères, je porterai le tissu de vos pieds bandés et vos épais répertoires téléphoniques. Bonjour, chers voyeurs, je porterai vos visages impudents et vos paupières, et tous ceux qui traversent la carte des ombres aux longitude et latitude si pesantes, à la vitesse si aérienne, ceux qui traversent le globe de lumière où le lit des cieux et des mers est si lourd et le bleu si éthéré. Dans le bruit de plus en plus léger du moteur, j’entre en douceur dans un métal, une industrie, une musique, une civilisation, une moralité, une mort, une éternité toujours plus légers…

    2006   traduit par Marie Laureillard

 

 

 

 

 

 

  Blanc

  白

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    2009   traduit par Marie Laureillard

Note de la traductrice:
le caractère chinois
(bai) signifie « blanc »,
le caractère chinois
(ri) signifie « jour ».